mercredi 12 décembre 2012

Apprentissage et Co-construction : un "axe de réflexion" pour la CST

En redéfinissant la culture comme un ensemble de références partagées, on fait assez vite émerger deux grandes méthodes pour "faire du culturel" : l'apprentissage et la co-construction. Mais au-delà des méthodes, on peut utiliser cet axe d'étude pour réinterroger l'ensemble des facettes de la culture scientifique et technique.
Un nouvel axe structurant de notre domaine ou une n-ième réflexion capillotractée ... À vous de juger!


La culture : des références partagées

La culture est pour moi un ensemble de références que l'on partage avec autrui. Appliqué à l'individu, la culture étant l'ensemble des références qu'il partage avec les autres, on en exclut les références strictement personnelles (pensées, réflexions, rêves...). Appliqué à un collectif existant d'individus, la culture est l'ensemble des références partagées par tous les individus du groupe. Cet ensemble de références constitue alors un très fort liant social et une identité pour le groupe. Enfin appliqué à un groupe d'individus "théoriques", il s'agit alors de définir les références qui font l'identité du groupe a priori et permettent ainsi de déterminer si un individu en fait partie ou non.
Cette vision ou définition de la culture amène une attention particulière au concept de partage et permet d'aborder de façon pratique la question du "comment faire du culturel ?".

Deux opposés qui structurent : l'apprentissage et la co-construction

Pour partager une référence avec autrui, deux voies s'offrent à moi. Soit j'acquière une référence déjà existante chez l'autre. Soit je construis avec l'autre une nouvelle référence commune. Dans un cas on peut parler d'apprentissage (ou de diffusion), dans l'autre on parlera de co-construction. 
Ce qu'il y a d'intéressant, c'est que cette "dichotomie" ne s'applique pas qu'à la méthode amenant à une référence partagée ou culturelle. Elle s'applique à toutes les facettes de la culture mais de façon plus ou moins marquée (ou exclusive).


Des dichotomies nettes : les contenus et les "partageants"

Prenons les références partagées d'abord. Du côté de l'apprentissage, les références sont stables et préexistantes, et quand elles évoluent, c'est très, très lentement. À l'inverse, de l'autre côté, du coté de la co-construction, les références sont extrêmement volatiles, fluctuantes, non-garanties, non-stables, car remises en cause en permanence.
Ainsi une connaissance scientifique, par exemple, passe d'abord par la recherche qui la co-construit, avec des processus de remise en cause, de validation qui la fond évoluer, ... jusqu'à ce qu'elle se stabilise. En général elle le fait grâce à, ou suite à, son passage vers l'enseignement (supérieur dans un premier temps).
Du côté du nombre de personnes et de la nature des groupes qui partagent ces références, il y a là encore une distinction nette. D'un côté nous avons une masse énorme issue de l'apprentissage ou des formes de diffusion. De l'autre, nous avons des petits groupes éparses et peu nombreux partageant ensemble des références peu diffusées, qui se croisent les unes les autres et évoluent rapidement.

Un "axe" pour structurer la CST

Cherchons maintenant à placer les acteurs de la CST par rapport à ces deux "approches". L'enseignement est bien évidemment du côté de l'apprentissage. La recherche serait, elle, du côté de la co-construction.
Les musées seraient plutôt du côté de l'apprentissage, puisqu'ils mettent en œuvre des savoirs pré-établis notamment liés à leurs collections. Mais les évolutions récentes et la place de plus en plus importante laissée à la co-construction pourraient déplacer cet acteur vers l'autre bout de l'axe. Autre exemple intéressant : les mouvements de l'animation socio-culturelle des années 70 (dont héritent, quelquefois contraints et forcés, les médiateurs culturels actuels) se placeraient clairement du côté de la co-construction (il suffit pour s'en convaincre de relire les débats de l'époque sur la culture élitiste ou la nécessaire émergence d'une culture populaire.) Sur ce dernier sujet je vous invite à lire le très intéressant article de Paul Rasse sur les enjeux de la médiation et qui, entre autres choses, retisse un lien historique entre médiation culturelle actuelle et animateur de l'époque.



Il peut aussi être intéressant de placer sur notre axe les métiers de la CST.
Les enseignants et les chercheurs sont aux deux extrémités.
Les enseignants-chercheurs par contre sont un cas particulier. Bien sûr on peut séparer leurs deux fonctions et nier le fait qu'elles soient portées par les mêmes personnes. Mais en l'assumant, cette double "casquette" implique qu'ils se retrouvent quelque part au milieu de l'axe et qu'ils sont alors bien placés pour jouer le rôle de passerelle. Dans l'exemple précédent d'une connaissance scientifique, ce sont donc bien les enseignants-chercheurs qui progressivement vont faire passer la connaissance du champ restreint de la recherche (et de la co-construction) vers celui plus large de l'enseignement supérieur (celui de l'apprentissage).
Cet axe produit aussi des regroupements de métier pas forcément très courants. Ainsi au lieu de rassembler d'un côté les enseignants et de l'autre les "culturels", il crée une distinction parmi les "culturels". Certains médiateurs (travaillant par exemple sur des expositions) sont plus sur une démarche de diffusion qui les pousse du côté de l'apprentissage et les associe alors aux enseignants (curieux ?). Alors que d'autres (comme les modérateurs) s'en distinguent très clairement en s'éloignant vers la co-construction et vers les chercheurs par exemple. Les médiateurs en face-public (ou animateurs) sont quelque part au milieu, condamnés à l'imprécision de leur fonction.
Il est aussi assez aisé de placer sur cet axe les offres proposées aux publics. D'un côté on retrouvera le cours, la conférence, la visite guidée (non-participative) et de l'autre, le débat, le café scientifique, les expériences de sciences participatives, ... Et puis, au milieu, des offres qui mêlent les deux méthodes pour faire du culturel. On y retrouve encore une fois les médiateurs face-public via les offres qu'ils proposent. Ces-dernières amènent bien souvent des contenus pré-établis à acquérir (portées par les savoirs du médiateur ou des outils pédagogiques) mais peuvent également laisser une place importante à la discussion avec le public ou entre les publics, procédant ainsi pleinement d'une démarche de co-construction.

À quoi peut servir cet "axe" ?


Si cet axe n'est pas le seul ou le meilleur pour étudier, structurer ou réfléchir la CST, il a pour moi deux avantages.
  1. D'abord il réorganise différemment les choses, casse certaines associations trop souvent considérées comme acquises, force à prendre du recul et à reconsidérer notre environnement. Par exemple reprenez les positionnements respectifs des expositions et des médiations face-public et considérez ce que l'on en attend du point de vue de l'évaluation. On comprend mieux pourquoi les premières ont du mal à sortir des évaluations des acquis de l'apprentissage (elles continuent de proposer un contenu pré-établi à des publics qui doivent l'acquérir ou du moins s'y confronte) alors que la seconde ne peut bien souvent même pas imaginer comment procéder (une part des contenus étant co-construit durant l'offre).
  2. Ensuite, cet axe souligne, une fois de plus que les médiateurs face-public sont toujours "entre" ou "au milieu" ... Avantage puisqu'ils portent profondément ancrée dans leur fonction, une des caractéristiques première de la CST : son statut d'interface. Mais  inconvénient aussi tant cette caractéristique freine ou gène la définition de ce métier, l'émergence de réseau, de cadres conceptuels, de références partagées ... A force de toujours jouer les interfaces, les médiateurs face-public ne prennent pas ou peu le temps de s'autodéfinir et de faire de même avec leurs pratiques. Les choses seraient en train de bouger, les projets cadrants se multiplient, les volontés de "réseauté" aussi ...chouette, enfin on devrait pouvoir avancer !

8 commentaires:

  1. salut Thomas, pas sûr de de te suivre sur cette dichotomie "apprentissage" vs "co construction"... a mon sans l'apprentissage est le résultat éventuel (et recherché ou pas), soit d'une diffusion d'info (descendante), soit d'un processus de co-création (co-apprentissage). tous les métiers cités peuvent se placer soit en "top down) en délivrant un "savoir" sans feedback, soit en "facilitateur" de processus de co-apprentissage qui peuvent aller plus loin encore que les exemples de "dialogues" que tu cites (par exemple un mediateur de musée qui faciliterait la visite auto-organisée d'un groupe, d'une communauté d'intérêt particulier, ou de visiteurs qui font du live-tweet. Ou par exemple un prof qui facilite le co-apprentissage d'élève autonomes qui "font" le cours et partagent des wiki-notes collectives...). je vois pas pourquoi un chercheur ou un enseignant seraient moins "interface" qu'un médiateur. Pour tout ça dépend d'un autre "axe" : celui du niveau de participation de chacun des acteurs. http://www.mixeum.net/post/396256650

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    1. Bonjour Samuel,

      Quand tu dis que l'apprentissage est le résultat d'une diffusion ou d'une co-création, il ne s'agit là que d'une convention sur les termes et définitions utilisées. Vu mes définitions du culturel, de l'apprentissage et de la co-constrution, je pense qu'on peut y associer respectivement tes intitulés : apprentissage (=mon "culturel"), diffusion (= mon "apprentissage"), co-création (= ma co-construction). J'ai réellement le sentiment que les concepts sous-jacents sont identiques.

      Quand tu dis que tous les métiers peuvent se placer n'importe où sur l'axe. Bien sûr chacun est libre de sa pratique quotidienne, mais on ne peut nier :
      1- qu'un métier se définisse aussi par ce que la majorité de ses praticiens font (et pas par ce que font les expérimentateurs qui seraient à l'avant-garde)
      2- que certains métiers ont des règles qui les contraignent. Un enseignant n'a pas la liberté de co-construction puisqu'il doit garantir le contenu final acquis. La référence n'est donc pas co-construite, elle existait en pré-requis. Parler de co-création d'une référence culturelle dans l'exemple d'un cours qui se veut participatif mais qui DOIT aboutir à la référence inscrite dans un programme national ??? Je m'interroge !

      Quand je dis que le médiateur se retrouve comme à chaque fois "entre", c'est plus un constat d'échec ... Quelque soit les organisations, les axes d'étude, je finis toujours par placer les médiateurs face-public ni vraiment d'un côté, ni vraiment de l'autre... c'est juste agaçant. Les chercheurs et enseigants n'en sont pas moins interface mais sur cet axe, je trouve qu'ils ont les uns et les autres une place bien définie.

      Enfin pour ce qui est d'un autre "axe", celui du niveau de participation, chacun peut aborder le problème par l'axe qui lui chante et je te suis quand tu sembles indiquer que celui de la participation peut éclairer certains aspects soulevés. Par contre je ne pense pas qu'il n'y ait qu'un seul axe d'étude !!!

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    2. @thomas OK, si tu connais pas, je t'invite à regarder le mouvement des "flipped" classrooms (qui font débat, mais pose bien les enjeux de la place de l'évèle dans la "co-construction" de son savoir, pas celui du "programme" qui est effectivement posé au départ)... et notamment ce témoignage qui va encore plus loin dans la "place" du prof qui devient un "médiateur" d'une communauté d'élèves autonomes en quelque sorte http://plpnetwork.com/2012/10/08/flip-love-affair/
      Il y a un déplacement du celui qui diffuse à celui facilite l'auto-apprentissage. Je pense qu'au niveau des médiateurs culturel il y a là qq chose d'interessant qui pourrait résoudre cette question "d'interface" que tu trouves agaçante... le prof n'est pas "entre" ou au "milieu" d'entités (aussi ouvert soit il/elle) il est sur un autre niveau, celui de la "plateforme" qui permet à ceux qui y participent de trouver leur place justement, d'être "interface" les uns avec les autres...
      Evidemment cela dépend du contexte globale et dans un musée focalisé sur sa fréquentation, qui adopte une logique "vitrine" et un fonctionnement "industriel" je vois pas bien non plus comment ne pas être "interface". A part peut être sur certaines niches (ateliers, conférences...) se créer une petit communauté de visiteurs qui petit à petit s'impliquent dans le fonctionnement. C'est sans doute bcp plus difficile que dans une classe que tu vois tous les jours. Mais ça reste un "modèle" interessant qui permet de penser autrement je crois.

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  2. Petit rectificatif : ce n'est pas le statut d'interface qui m'embête mais c'est qu'à trop vouloir être au milieu des catégories existantes, la médiation orale s'interdit de s'autodéfinir convenablement. Nous sommes et ne sommes pas des éducateurs, des profs, des animateurs socioQ, des modérateurs, des journalistes, des producteurs de contenus... à trop revendiquer d'être soit tout le monde, soit personne, bref d'être au mileu, on oublie simplement qu'il faut se définir soit même et que la médiation face-public gagnerait à poser ses propres bases indépendemment des autres (même si cela n'interdit en rien d'en importer des morceaux ou de réfléchir tout cela en bonne interaction).
    Pour ce qui est du fonctionnement d'une classe en mode co-construction, je devine une divergence d'approche du problème. Quand tu parles de co-construction et de prof médiateur, tu entends que la méthode d'acquisition du savoirs change radicalement MAIS ma question est alors : les contenus sont-ils réellement co-construit, les références qui in fine seront partagés seront-elles réellement le produit d'une co-construction des élèves, ou d'une directivité "light" du prof qui amène vers un savoir pré-existant ?
    En fait il y a un truc à creuser : la référence est bien pré-existente (notamment quand il s'agit d'une notion scientifique) mais elle ne pré-existe pas forcément dans la tête des bambins. Du coup il y a bien co-construction, en tant que méthode pour l'enfant mais pas co-construction des contenus, dans l'absolu ils pré-existaient avant.
    Mmmmmmh : tout cela semble remettre en cause une partie de cet axe de travail ... Il faut que j'y réflechisse ! En tout cas merci pour la cogitation !

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    1. pour l'embêtement à vouloir être au milieu : c'est ce que je disais, je pense que l'exercice de se situer (en tant que médiateur) au "milieu", "entre" d'autres métiers est incertain (c'est "obligé" ? si il faut vraiment trouver une marque "distinctive" je partirai du context "visiteur" qui vit une "expérience" qu'il ne trouve pas ailleurs et dirais que le médiateur (sur place) est le créateur d'évènements et le faciliateur d'expériences sensibles de découvertes et d'apprentissages... un truc dans le genre (une visite engage les sens, le corps, et une visite est un évènement...ça fait des différences)... à paufiner). Chacun métier a son contexte, ses objectifs, ses outils, ses publics... c'est pour ça que prendre un axe (choisi oui) de la "participation", du niveau de co-création de chacun et du niveau de relation entre les entités (experts, amateurs, amdinistrateurs, "utilisateurs"...)est interessant je pense, car il ne prend pas des entités finies mais il regarde, de façon systémique, la relation qu'elles ont entre elles (je diffuse, tu relais, je t'interpelle (pour avoir retour), tu réagis, tu commentes, je "vous" interpelle, j'incite échange entre "vous", nous partageons, nous commentons, nous initions un nouveau groupe, nous initions un nouveau projet...)

      Sinon pour savoir si c'est de la co-construction ou pas au niveau des contenus : je dirais 1/ déjà si c'est du co-apprentissage : de la co-construction des méthodes, des initiatives, d'apprentissage, les uns avec les autres, en s'aidant, en inventant des modalités de partages qui viennent des élèves eux-même, qui incitent à être créatif... je dirais que c'est énorme pour moi...
      2/ et si le contenu à co-construire est préexistant dans un corpus (le programme) ? ma question : est ce que une connaissance est jamais "pré-existante" ? je me demande si un "corpus" de connaissances existe avant l'appropriation de celui à qui il est destiné. Oui il y a des informations... une masse d'informations, dans la tête du prof ou du médiateur et sur wikipédia... mais une "connaissance" ?... et pour moi une "vraie" connaissance, à long terme, qu'on fait sienne, passe par une implication personnelle, par se confronter à devoir résoudre des problèmes, à "se prendre la tête" (joyeusement, c'est à dire pas pour avoir une bonne note) et à le partager, l'argumenter, avec les autres pour l'enrichir encore. D'où l'intérêt, là aussi, d'une approche par la "participation" (pas juste pour rendre le cours plus sympa). de ce point de vue une connaissance est "toujours" co-construite en quelque sorte. Dans le cas du "bachotage", de l'apprentissage passif, est que le retour éventuel en mode "copier-coller" est une "connaissance" ? De ce point de vue pour le/la prof (ou médiateur), il y a toujours de la co-construction en jeux dans une acquisition de connaissance, même si c'est à minima, entre lui/elle et l'évèle, le visiteur, même si c'est dans un périmètre prédéfini (programme, corpus)...

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    2. À regarder aussi sur ces sujets de apprentissage vs. Co-création, le mouvement,pédagogique qui consiste à enseigner les sciences en faisant faire de la vrai recherche scientifique aux enfants, y compris jeunes. François Tadei en France est un bon référent sur ces sujets.

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  4. je ne remords pas la lecture de votre article,déjà le titre m'a attiré et j'ai découvert après un sujet qui m'a vraiment plu, je vous demande plus d'articles de ce genre,ça va me fait plaisir de le relire !! courage et merci.

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